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Marcel BOURNÉRIAS (1920 – 2010) — Botaniste de terrain et protecteur de la nature, ancien président des Naturalistes Parisiens

(article rédigé par Christian BOCK en 2013 pour une publication dans les Cahiers des Naturalistes)

SOMMAIRE ANALYTIQUE. – Marcel BOURNÉRIAS (1920 – 2010) a été un botaniste de terrain très actif dans les domaines de la phytogéographie, de l’écologie et de la protection des milieux. Enseignant de profession, il a mis ses connaissances à la disposition du plus grand nombre par ses activités hautement scientifiques de vulgarisateur. Hommage est ici rendu à ses travaux et à ses contributions en faveur de la Nature. La bibliographie de ses écrits complète cette notice sur ce regretté Président des Naturalistes Parisiens.


Marcel BOURNÉRIAS s’est éteint à Asnières le 10 janvier 2010 dans sa 90e année. Né à Poissy le 13 novembre 1920, il passa son enfance à Rosny-sur-Seine (Yvelines). Son père, employé à la SNCF, avait hérité la fibre naturaliste de son propre père, jardinier dans une grande propriété. Sa mère étant institutrice, c’est tout naturellement qu’il envisagea l’enseignement des Sciences naturelles.

Après l’école primaire de Rosny, il rejoint en 1932 le Cours Complémentaire de Mantes‐la‐Jolie (Yvelines) sur les bancs duquel il rencontra Charles POMEROL avec qui il noua une amitié jamais démentie. Tous deux poursuivirent ensemble leurs études à l’École normale d’Instituteurs de Versailles (promotion 1936 – 39). Fort de brillants résultats, MB⁽¹⁾ fut admis en 4ᵉ année⁽²⁾ pour préparer le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Saint‐Cloud. À l’époque cette École était, pour parler comme aujourd’hui, « un ascenseur social » permettant aux meilleurs élèves des Écoles Normales primaires de devenir professeurs de l’enseignement secondaire. Il y fut intégré dans la promotion 1940 – 42 en une période pour le moins délicate.

Sa première affectation l’« expatria » dans le département de l’Aisne, au Collège Moderne de Chauny. Ce « hasard » fut déterminant tant pour sa vie personnelle – il y connut son épouse – que pour ses recherches botaniques dans une région floristiquement variée, à proximité du Laonnois. Il enseigna à Chauny sous l’Occupation, en 1942 – 43 ; après une interruption comme réfractaire au STO, et la Libération venue, il y reprit son poste de 1945 à 1948.

Son succès, en 1948, à l’Agrégation de Sciences Naturelles, lui valut d’être nommé professeur au Lycée Henri MARTIN de Saint‐Quentin (Aisne) à partir d’octobre.

C’est peu après sa Thèse de Doctorat d’État, soutenue en 1957, que se décida la suite de sa carrière. Il déclina l’offre d’un poste d’assistant à la Faculté des Sciences de Strasbourg. Cette sage décision lui a évité les astreintes de l’Université et donné la possibilité de consacrer un maximum de son temps à la Botanique. Ses travaux, que nous allons analyser ci‐après, se sont ainsi déroulés parallèlement à sa carrière d’enseignant, comme ceux d’un amateur‐savant.

C’est en 1963 que j’eus le privilège de le connaître, alors que j’étais son élève au Lycée Chaptal, à Paris. C’est lui qui, par une bienveillante initiation, détermina mon intérêt pour la botanique de terrain, destiné à se muer peu à peu en une étroite communion d’idées puis une fructueuse collaboration.


Ⅰ - L’ENSEIGNANT ET LE VULGARISATEUR

Après un bref passage par le lycée Blaise Pascal de Clermont‐Ferrand en 1954, MB rejoignit en octobre 1955 le lycée Chaptal, à Paris. D’abord dans le cursus secondaire classique, il fut dès 1962 chargé de la classe « prépa » dite « Cloud‐Bio » qui préparait au concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Saint‐Cloud en option « Sciences Naturelles ». Elle fut plus tard incorporée aux classes préparatoires aux Grandes Écoles biologiques, dites aujourd’hui de BCPST (Biologie‐Chimie‐Physique‐Sciences de la Terre ). C’est dans ce cadre que MB termina sa carrière en 1983.

Parallèlement il avait enseigné la Botanique et l’Écologie végétale aux étudiants en Biogéographie de l’Université de Paris X‐Nanterre, aux élèves naturalistes des Écoles Normales Supérieures de Saint‐Cloud et de Fontenay‐aux‐Roses.

Une grande partie de son attention se portait également vers la vie associative et la vulgarisation. Il communiqua sa passion par des activités d’initiation à la Botanique et de nombreuses conférences au sein de la Société française d’Orchidophilie, de la Société nationale d’Horticulture de France, et de diverses associations. De 1964 à 1967, il occupa les fonctions de Secrétaire général de la Société de Biogéographie.

Mais, c’est sur le terrain que s’exprimaient le mieux sa compétence et son enthousiasme communicatif. Participer aux excursions dirigées par MB était toujours source de découvertes, de joie naturaliste voire de performance physique du fait de leur rythme soutenu.

Les Naturalistes Parisiens furent les heureux bénéficiaires de son savoir et de sa disponibilité.

Membre depuis 1946 (carte nᵒ 1617), il prit une part essentielle à la vie de notre Association en organisant 66 excursions et voyages, d’un total de 79 journées de terrain auxquelles il faut ajouter de nombreuses conférences. Membre du Conseil d’Administration de mars 1958 à mars 1997, il en assura la Présidence de 1972 à 1976, puis en alternance avec MM. Maxime DEGROS, Jacques MÉTRON, René PATOUILLET, Adrien ROUDIER et Guy TURGIS de 1979 à 1994. Il fut proclamé Membre d’honneur lors de l’Assemblée Générale du 2 mars 1997.

Voici un rappel des voyages d’études et d’excursions remarquables dont il fut le concepteur et le guide :

1983 : Exc. 1750 - samedi 21 – dimanche 22 mai : Le Laonnois (Aisne). Excursion botanique écologique et générale dirigée par MM. MB et P. PEDOTTI. Le retour (en autocar) prévoyait le dîner sur le terrain.

1988 : Exc. 1978 - samedi 24 – dimanche 25 septembre : Côte Bretonne Nord (Côtes du Nord). Excursion botanique, géologique et générale (Lamballe, Cap Fréhel) dirigée par MM. MB, Chr. BOCK et R. PRELLI.

1989 : Exc. 2005 - Vendredi 23 – lundi 26 juin : Les Alpes, de Grenoble au Briançonnais et au Queyras (Isère, Hautes‐Alpes). Voyage botanique, géologique, archéologique et général (La Grave, le Lautaret, le Queyras, col d’Izoard, vallée de Névache) en commun avec la Soc. Fr. d’Orchidophilie, dirigé par MM. MB et Chr. BOCK.

Il fut aussi l’organisateur de notre deux‐millième excursion, le 21 mai 1989 sur la Côte des Blancs (Marne), et au musée du champagne de Mesnil‐sur‐Oger où eut lieu un banquet mémorable, avant de nous faire connaître les pâtis du Mesnil‐sur‐Oger, dont il avait découvert la richesse en espèces à aire disjointe, telles que la subatlantique Deschampsia setacea ou la médio-européenne Genista germanica (1973 b).

Marcel BOURNÉRIAS expliquant lors de la 2000ᵉ excursion (1989)
Marcel BOURNÉRIAS expliquant lors de la 2000ᵉ excursion (1989)
Marcel BOURNÉRIAS – discours lors de la 2000ᵉ excursion
Marcel BOURNÉRIAS – discours lors de la 2000ᵉ excursion

1991 : Exc. 2084 -Vendredi 17 – Lundi 20 mai : Le Quercy (Corrèze, Lot). Voyage botanique, géologique, archéologique et général (Brive la Gaillarde, Cahors, Causses de Quercy et de Limogne) dirigé par MM. Chr. BOCK et MB.

1994 : Exc. 2210 - Vendredi 20 – Lundi 23 mai : La Vendée (Vendée, Deux‐Sèvres). Voyage botanique, géologique, historique et général (le littoral entre St Jean de Monts et l’Aiguillon ; Luçon, Fontenay‐le‐Comte, forêt de Mervent…) dirigé par MM.. Chr. BOCK et MB⁽³⁾

La dernière excursion qu’il put contribuer à diriger se déroula dans l’Aisne, le dimanche 23 octobre 1994, Exc. 2232 - Le Soissonnais (Aisne). Excursion géologique, archéologique et générale dirigée par MB, A. MANDIL et Mˡˡᵉ N. RAYNAUD.

De nombreux ouvrages de vulgarisation sont de sa plume, certains pour les enfants comme « Mon herbier des bois et des champs » ou pour le grand public comme « La forêt vivante » ou le « Guide des plantes sauvages ». D’autres, plus spécialisés, comme le « Génie des végétaux » écrit avec Chr. BOCK et publié en 2006, chez BELIN, qui est une version actualisée du « Génie végétal » publié en 1992 chez NATHAN obtinrent un grand succès auprès des étudiants, des enseignants et du public soucieux de l’Écologie et de l’évolution du monde végétal.

Les 9 Guides du littoral, que nous évoquerons plus loin et divers articles de dictionnaire ou d’encyclopédie sont autant de marques de son souci de transmettre le savoir.

Mais son œuvre maîtresse et la plus originale est sans contexte le « Guide des groupements végétaux de la région parisienne », synthèse de ses observations de terrain, dont il publia quatre éditions en 1968, 1979, 1984 et 2001 (celle‐ci avec G. ARNAL et Chr. BOCK).

Cet ouvrage fut couronné par l’Académie d’Agriculture de France (Médaille d’or, 1980).

Il fut longuement mûri puisque les prémisses se trouvaient déjà sous la forme d’un

« polycopié » destiné aux étudiants de l’École Normale Supérieure, ainsi que sous forme d’une série d’articles destinés spécialement aux enseignants, sous le titre général

« Documents pour l’étude du milieu naturel : les forêts du Bassin parisien » parus dans

L’Information Scientifique⁽⁴⁾ entre 1953 et 1968.

Les groupements y sont présentés sous forme de monographies et classés selon la dynamique de la végétation, des stades initiaux aux stades forestiers. Une clé d’identification des groupements permet de les déterminer aisément. MB avait déjà établi une clé pour identifier les groupements végétaux de la forêt de Beine en 1946. Était‐il le premier à tenter cet exercice ? En fait, d’après Paul JOVET, dans la préface des deux premières éditions de ce Guide, il semble que la plus ancienne clé de détermination des associations végétales date de 1944 et soit due aux phytosociologues hollandais J. MELTZER et V. WESTHOFF⁽⁵⁾, mais MB n’en avait probablement pas eu connaissance à ce moment.

À l’occasion des éditions successives, la première partie de plus en plus étoffée s’affirme comme un précis d’Écologie végétale basé sur des exemples issus de la région parisienne. Les facteurs de répartition des végétaux y sont analysés et des présentations de chaque grand type de végétation en donnent les caractéristiques principales.

La quatrième édition fut fortement remaniée et actualisée en particulier en Pédologie par Michel ISAMBERT et Marcel JAMAGNE. Elle fut augmentée d’un chapitre sur les problèmes de protection et de conservation de la flore. Les correspondances avec la classification phytosociologique et les codes CORINE⁽⁶⁾ et NATURA 2000⁽⁷ᵉᵗ ⁸⁾ furent précisées. Une riche iconographie en quadrichromie et une présentation attrayante, conçue par les éditions BELIN, en firent un prestigieux ouvrage dont il était justement satisfait.


Ⅱ − LE PHYTOGÉOGRAPHE DE TERRAIN : SES TRAVAUX FONDATEURS

Le Diplôme d’Études Supérieures : l’« antique forêt de Beine »

Sa première affectation à Chauny, non loin de la butte‐témoin de Beine située en rive droite de l’Oise, l’incita à s’intéresser, dans le cadre de son Diplôme d’études supérieures aux associations végétales du massif forestier qui la recouvrait. Cette étude fut réalisée dans le sillage des pionniers de la phytosociologie parisienne⁽⁹⁾ que furent Pierre ALLORGE et Paul JOVET.

Pierre ALLORGE (1891 – 1944) qui fut professeur de Cryptogamie au Muséum publia en 1922 sa Thèse de Doctorat d’État intitulée « Les associations végétales du Vexin français ». Cet ouvrage est considéré comme le premier travail important de phytosociologie réalisé en France⁽¹⁰⁾.

Paul JOVET (1896 – 1991) ancien instituteur, assistant au Muséum en 1934 et élève de Gaston BONNIER, consacra sa Thèse de Doctorat d’État au Valois. Elle fut publiée en 1949, sous le titre « Le Valois, Phytosociologie et Phytogéographie ». C’est sous la direction effective de Paul JOVET qui fut son maître, que M. BOURNÉRIAS réalisa son Diplôme d’Études Supérieures, même si le Pʳ R. COMBES en était le directeur formel. Sous le titre : « Les associations végétales de l’antique forêt de Beine », il fut publié en 1949 aux éditions LECHEVALIER, dans la collection « Encyclopédie biogéographique et écologique ».

Marcel BOURNÉRIAS avec Paul JOVET (à lunettes) – excursion des Naturalistes Parisiens en juin 1985
Marcel BOURNÉRIAS avec Paul JOVET (à lunettes) – excursion des Naturalistes Parisiens en juin 1985

Ce travail, l’année même de sa soutenance, avait valu à MB le prix GANDOGER de Phanérogamie, qui lui fut remis lors de la Séance de la Société botanique de France du 8 novembre 1946 et dont le rapporteur était R. GAUME. Auparavant, MB avait dirigé une session extraordinaire de la Société botanique de France dans la région de Chauny les 23 et 24 juin 1946.

Par « antique forêt » il entendait le reste de la sylve gauloise progressivement défrichée. Il en subsistait 3 500 ha formant un massif pratiquement continu et dont une grande partie, celle qui se révèle abriter la végétation la plus intéressante, n’aurait – à son avis – jamais été déboisée. De nombreuses photographies, accompagnées de schémas explicatifs et de transects, sont présentées à la manière d’ALLORGE et de JOVET. Une clé dichotomique de détermination des associations (cf. ci‐dessus) et une carte des groupements végétaux de la dition annoncent ses préoccupations fondamentales de pédagogie et de valorisation de la Botanique, de l’Écologie et de la Biogéogéographie qui vont marquer l’ensemble de son œuvre.

Il ne s’agit pas seulement de décrire la végétation et de caractériser des associations végétales, mais aussi de proposer des hypothèses explicatives. Ainsi constate‐t‐il que l’abondance de la Myrtille sur la butte de Beine contraste avec sa raréfaction progressive sur les buttes du Laonnois situées plus à l’est, où elle finit par se localiser dans certains vallons humides. Il met ce fait en relation avec l’importance de la condensation au sein des masses d’air humide venant de l’ouest, quand elles s’élèvent à l’approche des premiers reliefs. Beaucoup de remarques biologiques, autoécologiques, dynamiques (schémas de successions) y sont présentées. Il aborde une histoire du peuplement végétal de cette région au cours des périodes climatiques postglaciaires, et note « la progression récente et « actuelle » (1944) de l’élément méditerranéen et un recul des submontagnardes ».

Remarquons que son D.E.S. comporte en titre le mot « associations », alors que son Guide (1968 a) utilise celui de « groupements ». Cette distinction n’est pas fortuite. On parle d’« association » lorsque la phytocénose décrite est replacée dans une classification phytosociologique hiérarchisée, à défaut le terme « groupement » s’impose.

J.M. GÉHU (2006) parle ainsi d’une « École phytogéographique parisienne » :

« Développée par Pierre ALLORGE (1922) puis Paul JOVET (1949) et Marcel BOURNÉRIAS, cette École, qui n’utilise pas les techniques de relevés ni les synthèses tabulaires de la phytosociologie sigmatiste, fonde la détermination des types de végétation sur leur structure, leur liste floristique, leur écologie stationnelle, et dénomme les unités reconnues en une phrase résumant les principaux caractères du type décrit. Une correspondance phytosociologique (surtout au niveau alliance) est recherchée par BOURNÉRIAS dans son « Guide des groupements végétaux de la Région parisienne ». GÉHU note aussi à propos de JOVET : « Ses travaux (…) ne sont malheureusement jamais replacés dans la vision synthétique de la phytosociologie moderne ni dans son synsystème typologique ». Une telle opinion semble quelque peu partisane, car JOVET donne de nombreux tableaux de relevés mais en effet la classification formellement catégorisée des associations n’est le souci prédominant ni de P. JOVET ni de M.B.

Ce dernier l’assume et écrit en toute modestie dans son D.E.S. : « je me suis efforcé de dégager les principaux groupements qui présentent une composition floristique homogène et souvent un aspect particulier, mais sans chercher à les disséquer à l’extrême ».

De même, dans la première édition de son Guide des groupements végétaux (1968) il écrit : « Bien que ce travail résulte de plus de vingt années d’observations, souvent inédites, dans le bassin de la Seine, il peut paraître présomptueux de tenter une étude synthétique des groupements végétaux de la région parisienne alors que l’étude de la phytosociologie de nombreux « pays » du Bassin parisien reste à faire. Il est néanmoins déjà possible de distinguer un certain nombre de types de végétation, de caractères physionomiques, écologiques et floristiques particuliers, correspondant plutôt aux alliances des phytosociologues qu’à de véritables associations. »

La description précise des associations végétales, n’était pas son objectif principal⁽¹¹⁾. Il cherchait surtout à comprendre les relations qui s’expriment entre les milieux et les combinaisons d’espèces sur le terrain. La catégorisation extrême des associations végétales de la phytosociologie orthodoxe dominante, exprimée en une complexe nomenclature latine, absconse pour un public non scientifique constituait selon lui, un frein à la vulgarisation. Ce fut d’ailleurs aussi la position de J.‐C. RAMEAU⁽¹²⁾ pour présenter les « Catalogues de stations forestières » destinés aux forestiers ou à un public non obligatoirement averti de la Phytosociologie. M. BOURNÉRIAS n’était donc pas un phytosociologue de stricte obédience !


La Thèse de Doctorat d’État : le peuplement végétal des espaces nus

Sous l’impulsion de Roger ULRICH⁽¹³⁾, physiologiste végétal et bon botaniste, MB prépara une Thèse de doctorat d’État intitulée «Le peuplement végétal des espaces nus : essais expérimentaux sur la genèse de divers groupements pionniers », travail expérimental réalisé dans la région de Fontainebleau de 1949 à 1954.

Le sujet avait été suggéré par Raoul COMBES, professeur de Physiologie végétale à la Faculté des Sciences de Paris qui enseignait aussi la Botanique à l’E.N.S. de St Cloud, lorsque M.B. y était élève. COMBES, qui fut du reste l’un des initiateurs de la fondation de la S.I.G.M.A. en 1930 considérait volontiers que la Phytosociologie pouvait contribuer à élargir le domaine de la Physiologie végétale. De plus il dirigeait le laboratoire de Biologie végétale de Fontainebleau, qui offrait des facilités d’expérimentation sur le terrain.

Le sujet de la thèse de MB est le repeuplement naturel de terrains privés de toute végétation, dans des conditions telles qu’il soit possible de connaître les influences qui vont s’exercer sur ce repeuplement, et de comprendre comment se constituent les groupements végétaux.

MB suivit la recolonisation de parcelles nues pendant plusieurs années (de 1949 à 1957). « Pour saisir l’influence des hasards de l’ensemencement, il faut disposer de terrains rigoureusement identiques, mais d’environnement différent : c’est ce qui a été tenté. Pour essayer enfin de saisir l’action sélectrice du sol, j’ai placé côte à côte des terrains de nature très différente au sein d’une végétation aussi variée que possible : on peut espérer en principe que ces parcelles, situées en un même lieu, recevront les mêmes semences, issues de plantes dont l’écologie n’est pas forcément conforme à celle des parcelles étudiées. Un examen attentif permettra ainsi de saisir le moment où certaines plantes sont éliminées sous l’influence de conditions défavorables, et comment se fait cette sélection. »

Ces parcelles étaient situées dans quatre sites différents par leur environnement végétal : dans l’enceinte du laboratoire (à Avon) ou à proximité (non loin de la voie ferrée) et en forêt aux lieux‐dits la Faisanderie et le Polygone). Dans chaque site plusieurs substrats étaient offerts à la recolonisation végétale : sol nu après élimination de la végétation en place, ou apports de substrats aux propriétés différentes: sables de Fontainebleau, graviers de calcaire de Brie, Marne verte…

La comparaison quantitative des peuplements, utilisant des méthodes statistiques, a mis en évidence dans chacune des parcelles deux phases successives :

Une phase de colonisation durant laquelle l’installation de nouvelles espèces, annuelles et pérennes (y compris des espèces d’arbres), venues de l’environnement immédiat l’emporte sur l’action sélective du sol. La compétition entre espèces est encore faible. À la fin de cette phase, le nombre d’espèces communes aux parcelles du même site est élevé quelle que soit la nature de leur substrat.

Une phase de sélection au cours de laquelle l’installation de nouvelles plantes devient difficile ; les parcelles du même site se différencient selon leur substrat; le nombre de leurs espèces communes diminue.

Le stock floristique à partir duquel se fait la sélection dépend donc de l’ordre d’arrivée des différentes espèces. Le premier peuplement a une importance fondamentale dans l’évolution future de la végétation. La nature du substrat intervient en empêchant l’implantation des espèces à écologie stricte et aussi en favorisant les espèces proches de leur optimum. L’absence d’espèces caractéristiques, donc à exigences écologiques étroites, dans les parcelles du laboratoire incita MB à pratiquer leur introduction sous forme de graines ou de plantules. Il conclut que l’absence constatée n’était pas due au sol mais que ces espèces pouvaient manquer soit pour n’être jamais arrivées soit pour être arrivées trop tard ou avec un nombre insuffisant de semences efficaces. Cela le conduit d’ailleurs à relativiser les possibilités de dissémination des plantes : « nous avons constaté que malgré les moyens de dissémination qu’elles possèdent, la plupart arrivent difficilement à franchir des distances relativement faibles ».

Les parcelles dépourvues de caractéristiques ne pourraient en acquérir que si une rupture du tapis herbacé se manifestait. MB semble déçu que sur ses parcelles, ce fut le « triomphe des espèces banales, aux dépens de caractéristiques vainement attendues » (sauf quand elles sont au voisinage). Et pourtant il existe de très nombreux

« joyaux floristiques » selon l’expression de BRAUN‐BLANQUET, riches en espèces rares, c’est‐à‐dire étroitement localisées à un habitat déterminé. Comment de tels groupements si particuliers sont‐ils apparus ? « Ce ne sont pas les caractéristiques instantanées (microclimatiques en particulier) d’une station, qui y conditionnent l’existence des plantes, mais la succession des conditions offertes à la végétation pendant une assez longue période […] La présence des plantes les moins banales, c’est‐à‐dire celles que l’on considère généralement comme de bonnes caractéristiques d’associations, réactifs précieux de certaines conditions écologiques, dépend donc essentiellement de causes passées ».

Fort de ces résultats expérimentaux, MB discute de l’origine et du maintien des associations végétales. Pour lui, les migrations floristiques actuelles (Matricaria discoidea, Eragrostis minor, Berteroa incana, Galinsoga….) essentiellement dues à l’intervention humaine sont surtout en relation avec l’existence d’un sol nu. Il écrit :

« Nos observations nous conduisent ainsi à émettre l’hypothèse que les migrations floristiques passées se sont faites par un mécanisme semblable : aucune plante ne peut étendre son aire géographique si les conditions écologiques (climatiques en particulier) ne tendent à la rendre banale, c’est‐à‐dire potentiellement envahissante, et si elle n’a à sa disposition des espaces où la concurrence réduite ou nulle lui permet de devenir réellement envahissante ».

Toute modification climatique provoque avec un certain retard, la progression d’une « nappe » d’espèces migratrices. Cette nappe est formée de plantes banales, c’est‐à‐dire en équilibre avec le climat régnant au moment de la migration ; elle s’étend de proche en proche de manière continue, la dispersion à grande distance étant très peu efficace.

La signification des stations de plantes rares (Stipa pennata), des stations relictuelles, des disjonctions aréales portant sur un groupe d’espèces fait l’objet d’une discussion conclusive à cette Thèse au cours de laquelle il brosse une histoire de la végétation du Bassin parisien depuis le Plio‐Quaternaire et justifie la nécessité de réserves biologiques dirigées.

Soutenue le 31 mai 1957, cette Thèse fut publiée en 1959 dans le tome 106 des Mémoires de la Société botanique de France. Ses résultats furent communiqués lors d’une séance de la Société de Biogéographie le 19 décembre 1957 : « Expériences sur le peuplement végétal des terrains nus. Conséquences biogéographiques » (1958 c).


Ⅲ − SON PARCOURS PHYTOGÉOGRAPHIQUE


Si le département de l’Aisne fut déterminant dans la carrière scientifique de MB, son parcours tel que nous allons le suivre le conduisit vers d’autres horizons tous propices à l’enrichissement de ses exigences d’observateur.


L’Aisne et le Laonnois

Depuis son travail sur « l’antique forêt de Beine » (1949 a), MB élargit ses prospections botaniques sur le massif forestier de Saint‐Gobain et l’ensemble du Laonnois. La végétation de cette région fut bien étudiée par Pierre JOUANNE (1900 –  1926). Ce botaniste avait réalisé dans un « Essai de géographie botanique sur les forêts de l’Aisne⁽¹⁴⁾ » une étude phytogéographique présentant les principaux groupements végétaux du département, forestiers et non‐forestiers — nonobstant le titre de cette étude.

La flore de ce département avait d’autre part été inventoriée par Louis‐Bienaimé RIOMET (1860 – 1946) instituteur et botaniste local qui avait abondamment herborisé et réalisé un important herbier accompagné d’innombrables notes (plus de 1 800 pages)⁽¹⁵⁾.

Dans la bibliographie de son étude (1925, 72, 2 : 326) JOUANNE fait part de son intention de publier en collaboration avec RIOMET une « Flore générale du département de l’Aisne » qu’il indique comme étant « en préparation ». D’après Pierre CHOUARD, qui mit en forme et publia la dernière partie de l’étude (1929, 76 ,5 : 1000) après le décès prématuré de JOUANNE, celui‐ci avait manifesté son intention de faire précéder sa Flore de l’Aisne d’une introduction phytogéographique.

Ce projet fut finalement mené à son terme par MB à qui la Société d’Histoire naturelle de l’Aisne confia les notes et l’herbier de RIOMET⁽¹⁶⁾. Il en compléta les données par ses propres observations et par celles des nombreux botanistes qui explorèrent la région. Un nombre important d’espèces ayant un intérêt phytogéographique furent accompagnées de cartes de distribution à l’échelle du département. Cette Flore est complétée, comme le souhaitait JOUANNE d’une substantielle « Étude phytogéographique du Laonnois » (pp. 277 – 352) dans laquelle sont présentés les grands « ensembles végétaux » et quelques « associations » dont la composition floristique bien établie est suffisamment constante pour être reconnues dans tout le Bassin Parisien. Ce travail préfigure largement l’ouvrage majeur de MB, son Guide des groupements végétaux de la région parisienne, ce qui n’est guère surprenant puisqu’il nous y informe (p. 278) que « … le Laonnois renferme pratiquement tous les groupements végétaux de la Plaine française ». Quatre suppléments à cette Flore de l’Aisne, faisant état de nouvelles observations dues à MB et à de nombreux confrères botanistes firent suite à cette publication (1962b, 1965c, 1967c, 1981d). Le dernier parut dans les Cahiers des Naturalistes.

Infatigable homme de terrain, il fut le meilleur connaisseur du Laonnois et contribua à faire apprécier cette région floristiquement diversifiée. Les marges de l’Île‐de‐France, furent ainsi étudiées au cours de sessions organisées pour la Société royale de botanique de Belgique, en 1965 et en 1981, la Société botanique de France en 1972, et la Société Botanique du Centre‐Ouest en 1993. Au cours de ces sessions fut présenté, entre autres richesses botaniques, le joyau floristique que constitue le marais de Cessières, commune située à une dizaine de kilomètres au Sud‐Ouest de Laon. En compagnie de Joël MATHEZ, il y avait découvert en 1962 une tourbière dont la célébrité tient à plusieurs particularités : alcaline dans son ensemble, elle comporte des compartiments acides abritant des biotopes à Sphaignes, à l’aval de buttes de sables thanétiens couverts de landes ou de chênaies acidophiles. C’est l’une des plus anciennes de la Plaine française et elle recèle d’intéressantes espèces nordiques dont la Canneberge (Vaccinium oxycoccos) et de nombreuses espèces de Sphaignes (12 taxons)⁽¹⁷⁾. Le déterminisme de l’acidification des marais et tourbières par les groupements situés en amont le conduisit à développer la notion de « solidarité écologique entre groupements voisins » (1975 f), notion essentielle pour la conservation des habitats, qui fut vérifiée dans ce site⁽¹⁸⁾.

Bordant la dépression où elle est établie, les coteaux présentent des contrastes saisissants : le mont des Veaux héberge sur sa pente sud des espèces thermophiles comme Fumana procumbens et surtout Anemone sylvestris alors que le versant exposé au nord de la « montagne » de Laniscourt abrite des espèces montagnardes telles qu’Actaea spicata. Dans ce petit territoire, les conditions étaient donc optimales pour l’étude des climats stationnels. C’était, pour MB l’occasion de vérifier les hypothèses avancées au cours de sa Thèse. Il le suggéra à l’équipe de François MORAND, du Laboratoire⁽¹⁹⁾ de Biogéographie de l’E.N.S. de Saint‐Cloud. Celle‐ci établit à Cessières un réseau d’appareils de mesures microclimatiques exemplaire et durable qui fut à l’origine du Centre de Recherches et d’Enseignement de Cessières et de la création de l’ADREE (Association pour le Développement de la Recherche et de l’Enseignement sur l’Environnement). Là aussi la vulgarisation côtoya la recherche scientifique par la réalisation d’itinéraires naturalistes et par de nombreuses manifestations pour le public. M.B. fut très actif au sein du Laboratoire de Biogéographie de l’ENS de Saint‐Cloud et signa de nombreuses publications sous cette adresse. Il suscita l’intérêt des étudiants en Biogéographie dans des études sur le Laonnois (région de Cessières, Marais de l’Ardon, de la Souche, forêt de Saint‐Gobain…) et encadra leurs travaux de recherches, mémoires de Maîtrise et Thèses.


Le Quercy

La compétence de MB sur le terrain ne se limitait cependant pas au Bassin parisien. L’une de ses premières publications (1947 a) concerne la végétation du canton de Lauzès (Lot) où il séjournait chez des amis. De là lui vint son intérêt particulier pour la connaissance floristique et phytosociologique du Quercy qu’il concrétisa dans plusieurs publications et par la direction d’un voyage d’études pour notre Association (1991).


Le domaine arctico‐alpin

L’Oisans et le Briançonnais lui étaient familiers ; il en gravit de nombreux sommets, il en fit partager sa connaissance à ses élèves de classe Préparatoire et organisa plusieurs sessions pour la Société française d’Orchidophilie, et en 1989 pour notre Association. S’impliquant dans la vie associative régionale, il encadra des sorties fort appréciées par les membres de l’Association « Arnica montana » au cours desquelles il leur fit connaître les richesses de nombreux sites remarquables du Briançonnais et les espèces rares dont il avait découvert les stations.

Les domaines alpins et arctiques le passionnaient. C’est ainsi qu’à l’initiative d’André CAILLEUX, alors à l’Université LAVAL de Québec, il fit deux expéditions dans le Grand Nord canadien (1969 et 1970). Il y était invité par le Centre d’Etudes Nordiques pour deux tâches principales : effectuer une prospection des sites favorables à l’établissement des aires de recherche interdisciplinaire prévues dans le projet Hudsonie et réaliser un inventaire, aussi complet que possible, de la flore vasculaire locale accompagné de la formation d’herbiers de référence à déposer dans les différents laboratoires du C.E.N. Ces études ont porté sur deux sites : d’une part, Poste‐de‐la‐Baleine en marge sud de la zone hémiarctique, et d’autre part, Puvirnituq dans le Grand‐Nord, en pleine toundra arctique. Cette région était encore vierge d’explorations botaniques⁽²⁰⁾, et il en rapporta de nombreuses observations y compris géologiques (les pyramides rocheuses d’éjection, 1972 e). Il découvrit les pistes de glissement du Rhacomitrium lanuginosum sur les roches polies par les glaces (1971 f, 1972 d ) et étudia les plages soulevées, colonisées par une flore calcaricole originale liée à la présence de cordons coquilliers étagés sur le substrat cristallin du bouclier canadien (1978 b).


L’Orchidophile

Se joignant à son épouse, qui y occupa plusieurs responsabilités dont celle de Présidente, MB s’impliqua beaucoup dans la Société Française d’Orchidophilie. Il participa à de nombreuses excursions et voyages d’études, se montrant toujours soucieux de replacer les Orchidées dans leur contexte écologique. Il tenait à promouvoir leur protection, inséparable de celle de leur flore compagne. Une Orchidée lui est dédiée : Gymnadenia corneliana var. bourneriasii décrite en 1993 de l’Alpe d’Huez par les orchidologues allemands Eva & Robert BREINER.

Il s’investit beaucoup dans la direction et la réalisation de l’ouvrage de référence des Orchidophiles : les « Orchidées de France, Belgique et Luxembourg », qui connut deux éditions, la première en 1998, la seconde, en 2005.


Les cartes de végétation de la France

De 1973 à 1984, MB mena ses investigations de terrain au service de la réalisation de plusieurs feuilles de la Carte de la Végétation de la France au 1∶200 000. Il s’agit de celles de Chartres en collaboration avec D. LAVERGNE (1973), Amiens avec J.‐M. GÉHU et J.‐R. WATTEZ (1975), Châlons‐sur‐Marne avec D. LAVERGNE (1979), Mézières avec L. DURIN et J.‐M. GÉHU (1984), Troyes avec J.‐C. RAMEAU et J.‐M. ROYER (1984).

Parmi les publications issues de ce travail, il convient de retenir particulièrement la discussion de la place du Hêtre dans les climax de la Champagne crayeuse (1979c et d, 1980a) qui ont suscité de nombreuses discussions.

Ce pays de « savarts », reboisés massivement en Pin sylvestre à partir du XVIIIè siècle puis en Pin noir plus récemment, présente aujourd’hui d’immenses surfaces dépourvues d’arbres et soumises à la grande culture. Plusieurs arguments pour une série champenoise du Pin sylvestre ont été proposés par M.B., mais ne sont pas révélés décisifs : l’existence de certaines espèces compagnes (Goodyera repens, Pyrola secunda, P. uniflora, P. chlorantha) appartenant au cortège des pinèdes naturelles de même que la présence de Gentiana lutea, l’existence d’une race autochtone de Pin sylvestre dans la montagne chatillonaise, la persistance du Pin sylvestre dans les analyses polliniques pourraient faire penser à une survivance de la forêt boréale tardiglaciaire de Pin sylvestre.

C’est au cours du lever de ces cartes qu’il découvrit l’intérêt de certains sites, comme les pâtis du Mesnil‐sur‐Oger ou le bois de la Bardolle (Marne), ainsi que celui d’espèces remarquables comme le Calamagrostis arundinacea en forêt d’Argonne (1976 d, carte de Châlons‐sur‐Marne) ou le Frêne oxyphylle Fraxinus angustifolia ssp. oxycarpa dans la vallée de la Seine (carte de Troyes, 1979 g). La réalisation de la feuille Amiens donna lieu à plusieurs publications avec J.‐R. WATTEZ et fut à l’origine d’une étude des prairies inondables de la vallée de l’Oise (1978 d).


La végétation littorale

Une période pour ainsi dire « littorale » conduisit MB à explorer les côtes françaises, de Dunkerque à Bonifacio. D’où surgirent les neuf « Guides naturalistes des côtes de France », écrits en collaboration avec son ami d’enfance Charles POMEROL⁽²¹⁾ géologue, et avec Yves TURQUIER⁽²²⁾, zoologiste. Ils furent publiés de 1983 à 1992 pour la première édition. Les tomes 1, 4 et 7 ont fait l’objet d’une seconde édition mise à jour, respectivement en 1992, 1999, 2001, avec la participation pour la Botanique, de Frédéric BIORET (t. 4) et Guilhan PARADIS (t. 7).

MB était particulièrement attentif à l’écologie et à l’évolution des microtaxons dans les milieux littoraux. Beaucoup de ses observations concernent le port et la pilosité des végétaux.

Ainsi remarque‐t‐il que Solidago virgaurea subsp. macrorhiza des dunes landaises, est totalement prostré au milieu de son aire aquitaine alors qu’il prend un port de plus en plus dressé aux limites Nord et Sud de celle‐ci. Il décrit les formes variées du Plantago coronopus en fonction des contraintes du milieu littoral. Il compare les populations du Brassica oleracea de Normandie et de Gironde. De même dans le domaine forestier, la complexité du genre Sorbus l’a toujours impressionné et il a encore publié en décembre 2008, dans le Courrier de la Nature un article faisant état de la description par Bruno CORNIER d’une espèce nouvelle, microendémique qu’il avait (MB) observée dans la Montagne de Reims dès 1975, le Sorbier de Reims, Sorbus remensis.

De tels exemples constituent autant d’incitations à des recherches approfondies. L’ouvrage de R. COMBES intitulé « la forme des végétaux et le milieu⁽²³⁾ » fut certainement déterminant de l’attrait de MB pour les microformes littorales ou alpines et plus généralement pour les problèmes d’Évolution.


Ⅳ - LE PROTECTEUR DE LA NATURE


La protection et la conservation de la flore prirent une part importante dans l’activité de MB. Administrateur de la Société nationale de Protection de la Nature de 1992 à 1998, il a présidé le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel d’Île‐de‐France de 1993 à 1998. Surtout il a été, de 1982 à 1996, membre du Comité Permanent du Conseil National de Protection de la Nature (CNPN) où il mena avec détermination des actions qui aboutirent au classement de nombreux sites. Il prôna la protection des milieux assurant celle des espèces, bien avant NATURA 2000. Il a été directement à l’origine de la création de plusieurs réserves naturelles, celles des landes de Versigny (Aisne) créée en 1995, celle de la Bassée (Seine‐et‐Marne ) créée en 2002, celle des pâtis d’Oger et de Mesnil‐sur‐Oger (Marne) créée en 2006, etc... Il s’est aussi fortement impliqué dans le suivi de celle de Roque‐Haute (Hérault) et de nombreuses autres réserves. Il a été aussi rapporteur des plans de gestion de beaucoup d’entre elles et membre de plusieurs Conseils scientifiques dont celui des Réserves Biologiques Domaniales de Rambouillet (Yvelines).

S’impliquant dans la vie associative de la région de Briançon, il œuvra pour la protection du marais du Bourget dans la vallée de la Cerveyrette qui abrite des espèces arctico‐alpines et que menaçait un projet de station de sports d’hiver (1988 f, 1990 d).

Malgré plusieurs tentatives en ce qui concerne le marais de Cessières, ses efforts ne furent malheureusement jamais couronnés de succès ; néanmoins la gestion fut effective sur l’une des tourbières acides grâce aux actions déterminées du Centre de recherches de Cessières et de l’ADREE.

Indépendamment de ses actions concrètes pour la conservation des milieux, MB n’a jamais négligé l’occasion de s’en soucier par l’écrit. Bien qu’il n’ait pas réuni en un corpus particulier ses remarques et observations, il a abondamment semé, dans de très nombreux comptes‐rendus bibliographiques d’ouvrages de Floristique et d’Écologie, le rappel de ses propres constatations de terrain sur les agressions dont sont victimes les milieux et de ses réflexions sur les moyens de s’en garantir. Du fait de ces commentaires, cet aspect de son œuvre écrite est important et doit absolument être pris en compte, d’où le soin que nous avons eu d’en recenser toutes les références.

En 1996, dans le cadre du CNPN fut mise en place la Commission Flore. Il tint à y participer et en fut nommé Président d’honneur.

Pour ses implications dans le domaine de la Protection de la Nature, il avait été fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1992.


ADIEU AU MAÎTRE ET À L’AMI


Infatigable investigateur, MB fascinait par sa perception aigüe du terrain, son flair sans faille, ses qualités pédagogiques, propres à rendre simples les sujets les plus ardus. Sa remarquable compétence dans l’art de décrypter le tapis végétal s’accompagnait d’un enthousiasme communicatif, qui a éveillé de nombreuses vocations. Tous ceux qui s’adressaient à lui à propos de Nature et d’Environnement l’ont constamment trouvé disponible pour répondre à leurs interrogations. Derrière son aura scientifique, sa modestie le préserva toujours d’afficher sa large culture et ses autres passions, entre autres celle d’un mélomane averti, féru d’opéras.

La maladie l’a peu à peu éloigné de ses chères plantes, mais il n’a jamais cessé de cultiver son intimité avec elles. Il s’était heureusement doté des outils modernes de communication et de documentation qui lui permirent de rester au contact de la Botanique et du Monde. C’est ainsi qu’il réalisa de nombreuses analyses d’ouvrages, dont on a dit l’intérêt et dont on trouvera les références dans sa Bibliographie.

Quelques jours avant son départ, alors qu’il peinait à s’exprimer, il nous dictait encore des idées qu’il aurait souhaité développer dans un projet sur « ce que nous apprennent les plantes ». Il s’est éteint à son domicile d’Asnières, en toute lucidité.

Un homme exceptionnel nous a quittés, que nous n’oublierons pas, « un des botanistes français et des protecteurs de la Flore de notre pays les plus actifs de la deuxième moitié du ⅩⅩᵉ siècle » comme l’écrivit⁽²⁴⁾ Serge MULLER, Président de la Commission Flore du CNPN.

Pour l’ensemble de son œuvre, Marcel BOURNÉRIAS a reçu le Prix du Conseil de la Société Botanique de France en 2002. D’autres hommages de sympathie lui furent rendus comme ceux de ses amis de l’ADREE, le 22 septembre 2010 à l’inauguration de la bibliothèque « Marcel BOURNÉRIAS » dans leurs locaux de Barenton‐Bugny, près de Laon, lors d’un colloque sur les tourbières. Le 25 juin 2011, en présence de Pierre‐ Jean MOREL directeur régional de l’ONF et avec le concours du Conseil général de l’Oise, l’Association des amis de la Forêt de Hez‐Froidmont a dédié à Marcel BOURNÉRIAS un Orme lisse remarquable qu’il avait découvert dans cette forêt (1970 a).

Reprenant les mots par lesquels il avait lui‐même conclu l’hommage rendu à Gaston BONNIER en 1989, lors du centenaire de la station biologique de Fontainebleau – Avon (1990 c), nous pouvons ici attester que tous ceux qui ont connu et apprécié Marcel BOURNÉRIAS garderont de lui le souvenir du « savant rationnel, du maître semeur de vocation, de l’homme simple et ouvert, désireux de faire partager à tous sa passion de la connaissance des plantes dans leurs milieux de vie ».


Notes :

1) MB pour Marcel BOURNÉRIAS

2) en raison des événements cette 4e année se déroula à Montpellier, où les classes s’étaient repliées.

3) ce fut le dernier voyage de Pentecôte qu’il dirigea mais il fut aussi à l’initiative du voyage en Finistère, du 16 au 19 mai 1996, dont la maladie le priva malheureusement de nous guider sur le terrain.

4) L’Information Scientifique : revue d’information des professeurs naturalistes et physiciens, renfermant des articles de fond et des articles pédagogiques, 5 numéros par an, publiée à Paris chez J.B.BAILLIÉRE & fils.

5) J. MELTZER & V. WESTHOFF, Inleiding tot de plantensociologie ; Bibliotheek van de Nederlandsche Naturrhistorische Vereeniging, nr.6, 326 p., fig. (1944) : clé pp. 287 – 290.

6) DEVILLERS P., DEVILLERS‐TERSCHUREN J., LEDANT J.‐P. & coll., 1991. CORINE biotopes

manual. Habitats of the European Community. Data specifications - Part 2. EUR 12587/3 EN. European Commission, Luxembourg, 300 p.

7) Conseil des Communautés européennes. Directive 92/43/CEE du Conseil du 21 mai 1992 concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages (Journal Officiel L 206 du 22.7.1992).

8) Commission européenne, 1999. Manuel d’interprétation des habitats de l’Union européenne. EUR 15/2. Commission européenne, DG Environnement, 132 p.

9) La phytosociologie devenue classique est dite « sigmatiste » ou « zuricho‐montpelliéraine ». Elle fut fondée à partir de 1917 par les travaux de Josias BRAUN‐BLANQUET qui en fixa les principes conceptuels, la méthodologie et la typologie. Son premier qualificatif dérive de l’acronyme SIGMA désignant la « Station Internationale de Géobotanique Méditerranéenne et Alpine » à Montpellier, qui joua un rôle essentiel dans le rayonnement de la Phytosociologie de 1930 à 1980, sous la direction de J. BRAUN‐BLANQUET. Originaire de Zurich (Suisse) où il enseigna à l’Institut géobotanique Rübel de 1916 à 1927, il s’établit ensuite à Montpellier. Ce qui justifie le second qualificatif, « zuricho‐montpelliéraine » attribué à l’École de Phytosociologie dont il fut le fondateur.

10) D’après GÉHU J.M. 2006 - Dictionnaire de Sociologie et de Synécologie végétales, Berlin.Stuttgart, (J. Cramer), 899 p.

11) On peut s’en féliciter… ou le déplorer car la connaissance phytosociologique de la région parisienne reste incomplète. Rappelons que le Prodrome des végétations de la France (au niveau de l’association) est en 2013 encore en cours d’élaboration.

12) Lui aussi avait été formé dans les Écoles normales d’Instituteurs. Il gravit tous les échelons de l’enseignement, du Primaire à l’Université et devint l’un des rares Professeurs de l’ENGREF qui ne fût pas issu du cadre forestier.

13) R. ULRICH, (1906 – 2004) ancien élève de l’E.N.S. de St Cloud (promotion 1926) a été directeur de cette École de 1957 à 1965. Élève de R. COMBES, il occupa les fonctions de Professeur à l’Université Pierre et Marie Curie à Paris, et de directeur du laboratoire

« Physiologie des organes végétaux après récolte » du CNRS à Meudon. Il était membre de l’Académie d’Agriculture de France et en fut le Président.

14) JOUANNE, P. - Essai de géographie botanique sur les forêts de l’Aisne, Bull. Soc. bot. Fr.,

72 (1925) 2 :314 – 336 ; 4 :853 – 856 ; 73 (1926) 5 : 924-946 ; 74 (1927) 5 : 858-869 ; (JOUANNE, P. & CHOUARD, P.) 76 (1929) 5 : 972 – 100

15) Son herbier ainsi que ses notes sont déposés au Musée des Papillons de Saint‐Quentin (Aisne).

16) On consultera ci‐après (p. xx) les précisions et commentaires de Claude DUPUIS sur les conditions de publication de cette Flore de l’Aisne.

17) D’après J.‐C. HAUGEL - 2008 - Les communautés à Sphaignes de la tourbière de Cessières‐ Montbavin (Aisne, France) Bull. Soc. Bot. Centre‐Ouest t 39 : 535 – 553).

18) DE CONINCK (F.), BOCK (C.), GRÉGOIRE (F.), MAUCORPS (J.) & WICHEREK (S.) - 1991 - Les transferts latéraux de solutions du sol dans un système lande sur podzol‐tourbière acide, Bull. Écol., t. 22 (3 – 4) : 343 – 362.

19) R. ULRICH fut l’acteur bienveillant de la création de ce laboratoire de Biogéographie.

20) Si ce n’est le passage à 40 km au sud de l’actuel emplacement de Puvirnituq, lors de la traversée de la presqu’île d’Ungava par J. ROUSSEAU et E. AUBERT de la RUË en 1948.

21) Cette amitié qui ne s’est jamais démentie a certainement été à l’origine des chapitres botaniques dans les notices des cartes géologiques de la France au 1∶50 000 et dans certains Guides géologiques des éditions Masson, collection dont Ch. POMEROL était le directeur.

22) Les trois auteurs ont une qualité commune, celle d’avoir été formés dans les écoles normales d’instituteurs. Leurs parcours ultérieurs n’ont pas affecté leur sacerdoce pour l’enseignement et la vulgarisation. Ceci n’est certainement pas un hasard et est à méditer à propos de la « formation des maîtres ».

23) 1946 - La Forme des végétaux et le milieu, Armand Colin (Paris) : 222 p.

24) MULLER (S.) - 2009 - Marcel Bournérias (1920 – 2010) : hommage, Le Courrier de la Nature, n° 249, septembre – octobre 2009, p. 16 – 17

 
 
 

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